Brève histoire du mouvement rasta


Chronique sur les origines du mouvement rasta, où comment une poignée de Jamaïcains illétrés, à peine sortis de l'esclavage, a-t-elle eu dans les années 20 la révélation de la divinité d'Haïlé Sélassié, et fondé le mouvement mystique le plus populaire du 20ème siècle.
Un livre permet de comprendre cette histoire, et cette chronique en cite de larges extraits, il s'appelle « Le premier rasta » et son auteur est Hélène Lee. Dans ce livre H.Lee part à la recherche des traces donc du 1er rasta, Leonard Howell, à travers la Caraïbe, dans le New York de Marcus Garvey, et en Jamaïque bien sûr, avec la création de la 1ère communauté rasta, le Pinnacle, qui compte jusqu'à 4500 membres et devient la 1ère entreprise de production de marijuana, jusqu'à l'explosion du ska dans les années 60 et le reggae super star des années 70. H.Lee donne une vision de ce mouvement aux racines complexes au travers de ce personnage, Leonard Howell.

Marcus Garvey

Avant tout, on ne peut comprendre le mouvement rasta sans connaître un peu l'histoire et les idées de Marcus Garvey. Marcus Garvey est né 10 ans avant Howell. Marcus Garvey est lui moins un mystique qu'un militant politique et un journaliste, et il fonde à son retour de New-York vers 1916 en Jamaïque le très célèbre Universal Negro Improvement Association (UNIA) qui deviendra le mouvement noir le plus populaire de tous les temps, réunissant 4 millions de membres, fondant une compagnie de navigation et des entreprises commerciales ouvrant la voie pour le black power et les indépendances africaines.
Au début Garvey a basé le programme de l'UNIA sur l'amélioration de la condition noire par le seul moyen de l'éducation et de l'intégration professionnelle. Puis il modifie ce programme, qui implique non plus seulement la revalorisation de l'image noire, mais l'action politique au niveau local et international, la libération de l'Afrique et la prise en main économique du monde noir par lui-même. Il se rallie à la lutte des classes à sa manière, soutient Ho Chi Minh, Gandhi, et salue avec respect l'oeuvre de Lénine et Trotsky.

Mais tandis que Trotsky considère comme essentielle l'unification de tous les hommes opprimés, et ce sans les diviser par la couleur de leur peau, la vision de Garvey passe par la race d'abord, une doctrine « nationaliste noire » radicale qui l'oppose aux mouvements intégrationistes de gauche. Ne croyant pas que les Afro-américains pourraient vivre libres et respectés hors d'Afrique, il veut unifier les Noirs internationalement, et réclame le droit au "rapatriement" en Afrique (au Libéria le plus souvent) des Afro-américains de tous pays.
Lenonard Howell, notre 1er rasta, a clairement été influencé par Marcus Garvey, ils se sont d'ailleurs rencontrés à plusieurs reprises. Mais Howell, lui, est plus mystique, il fait moins de discours politiques que de prêches, même si ces prêches justement incluent par moment des revendications politiques. Toujours pour comprendre les débuts du mouvement rasta, cette fois du côté mystique, il faut aborder le mouvement Ethiopiste.

L'Ethiopisme

Pour comprendre l'Ethiopisme, il faut savoir que le nom Ethiopie désigne dans la bible l'Afrique tout entière, tandis que le royaume Ehtiopien proprement dit s'appelle Abyssinie. Dés que les esclaves ont eu accès au Livre, ils n'ont pas manqué de repérer la mention du continent de leurs pères, en particulier la promesse de rédemption évoquée au psaume 38 : « L'Ethiopie tendra ses mains vers Dieu. » On la retrouve dans les discours de Garvey et de ses successeurs, dans les sermons et les fascicules religieux de l'époque, et on retrouvera bien entendu cela dans les prêches du rastafarisme.
L'Ethiopie, c'est le paradis perdu, le mont Sion - en anglais Zion, que les Jamaïcains prononcent voluptueusement Zayan. L'Ethiopisme a pris pied en Jamaïque dès 1784 après la fondation de l'Ethiopian Baptiste Church, qui devait devenir la 1ère église chrétienne vraiment populaire parmi les noirs.
L'évènement majeur de l'Ethiopisme et plus tard du rastafarisme, c'est, en 1930, le couronnement de Ras Tafari comme empereur de l'Ehiopie sous le nom d'Haïlé Sélassié 1er (« Pouvoir de la Trinité »), roi des rois, seigneur des seigneurs, lumière du monde, lion conquérant de la tribu de Juda. Les cérémonies ont duré 10 jours et ont eu un retentissement mondial. 72 pays ont envoyé des représentants. En cadeau, l'Angleterre a restitué à Haïlé Sélassié un sceptre pris à l'Ethiopie par le passé. Au mois de juin 1931, le National Geographic sort un numéro consacré à l'Ethiopie - le 2ème en 2 ans - avec des photos d'Haïlé Sélassié dans son resplendissant costume du couronnement. Aux yeux des Africains, toutes ces péripéties prennent la dimension d'une légende.

Leonard Howell

Notre Howell avait mis la main sur une photo de Haïlé Sélassié, le roi des rois, il en a fait tout au long de sa vie de très nombreux retirages pour en distribuer à ses adeptes. Elle deviendra son emblème. A sa mort il en avait encore une liasse dans la petite valise en carton qu'il laissa en héritage.
Howell commence ses 1ers prêches vers 1933 à St Thomas, en Jamaïque, colonie britannique à l'époque. Il y vend les photos de Ras Tafari, et y développe ses théories séditieuses : « Georges V n'est plus votre roi, votre drapeau est le drapeau Ethiopien, vert, jaune, rouge. Les églises sont corrompues et les prêtres des voleurs. Les blancs, ce sont des fripouilles qui mangent sur le dos des noirs. Nos yeux sont ouverts et dorénavant nous pouvons vivre à l'écart des blancs, de manière indépendante. Soutenez mon mouvement car le roi noir Ras Tafari travaille pour nous. En août de l'année prochaine, des bateaux viendront vous chercher pour vous emmener en Ethiopie. » Cette même année, Howell est arrêté et jugé, son procès le rend très célèbre.

Le procès de Howell

L'essentiel de l'accusation repose sur 2 points : il a traité la reine Victoria de Harlot Queen (« reine catin ») et a affirmé à des sujets britanniques qu'ils étaient « éthiopiens ». Cela, l'accusé ne le niera pas vraiment. Sa longue défense en forme de sermon est l'acte de naissance de la doctrine rasta. Profitant de ce qu'il a une salle d'audience et des journalistes pour l'écouter, Howell prend son temps. Pendant toute une journée, sous prétexte de reconstituer le discours pour lequel il est inculpé, il développe sa doctrine, intensément mystique, mélangeant religion chrétienne, revendications pour l'amélrioration de la condition noire, retour à l'Afrique originelle et présentation du messie noir Haïlé Sélassié, nouvel empereur d'Ethiopie.

Extrait : « J'ai dit aux gens que le dieu que vous vénérez est le vrai et le seul Dieu, que le même dieu était revenu sur Terre pour mener l'humanité sur une voie positive. Son royaume n'était pas de ce temps. Il avait 33 ans et 6 mois lorsqu'il fut crucifié. Il doit revenir sur Terre et prendre les pleins pouvoirs pour régner lorsque ces 33 mêmes années seront révolues. Nous sommes maintenant en 1933, et les 6 mois s'achèvent au mois d'avril 1934. (...) Son retour sera identique à son départ, et il sera un descendant en droite ligne de David. » Puis il continue dans le registre des prédications à la Nostradamus, des prédications de l'Apocalypse, lit une épître de saint Paul aux Théssaloniciens : « Vous avez appris de Dieu à vous aimer les unes les autres [...] et mettez votre honneur à vivre tranquilles, à gérer vos propres affaires et à travailler de vos propres mains, comme je vous l'ai commandé. » Concernant la reine Victoria, « A aucun moment , affirme-t-il, je n'ai eu l'intention d'être irrespectueux envers qui que ce soit. J'ai seulement dit : Mes amis vous êtes pauvres, mais vous êtes riches, car Dieu a mis des mines d'or et de diamants dans votre pays d'Afrique. Les Anglais ont déjà ramené de là-bas 700 millions de livres ; il est urgent de retourner au pays de vos pères. Le roi est venu vous ramener chez vous. Il y a beaucoup de gens qui se croient sujets britanniques, mais le gouvernement britannique était seulement chargé de votre protection en attendant le retour de votre roi ; il était entendu que lorsqu'il reviendrait, le roi d'Angleterre vous rendrait à l'Afrique. Votre roi est maintenant Ras Tafari, roi des rois, seigneur des seigneurs, lion conquérant de la tribu de Judas - le vrai messie. Il vous a préparé un lieu de repos, car la Jamaïque où vous vivez est une terre de souffrance, où l'on vous prélève des taxes pour de pauvres cabanes. »

« Sous le charabia prophétique - les juifs noirs, la fin du monde, les 2 anges d'Athlyi, etc. - c'est un véritable programme politique que présente Howell. On retrouve les idées sociales du Holy Piby , la Terre promise où l'on vivra indépendamment des blancs ; on retrouve les interrogations des soldats du BWIR. On voit Babylone la grande, symbole d'un monde corrompu. (...) »
Howell sera jugé coupable, et écopera de 2 ans de prison. Pendant sa peine de prison, les rastas sont persécutés en Jamaïque car ils se rebellent trop contre le pouvoir colonial, et le mouvement fait peur depuis la célébrité de Howell. Garvey, lui, essaie la voie institutionnelle par les urnes, mais, en 1935, il part de Jamaïque pour l'Angleterre, le pouvoir lui met trop de bâtons dans les roues. Cette même année, l'Ethiopie est envahie par Mussolini. Le négus Haïlé Sélassié refuse un éventuel protectorat Européen :
« Je ne serai pas digne de Salomon et de mes ancêtres explique le négus, si je me soumet au joug italien. Comment pourrais-je, moi, le monarque du plus vieil empire du monde accepter un protectorat français ou anglais ? »
La guerre finira 6 ans et des centaines de milliers de victimes civiles plus tard...

Les Nya-binghis

C'est aussi en 1935 que se créé un mouvement dissident du mouvement rasta, les Nya-binghis. A l'origine, les Nya-binghis sont une société secrète féminine basée au Ruanda, qui seconde la lutte anti-coloniale. En 1935, un article rasciste anti-éthiopien est publié dans un journal de Vienne, puis repris, et c'est ainsi que le mouvement Nya-binghis aurait trouvé un public noir conquis aux idéaux racistes fois anti-blanc. Hélène Lee nous explique ici que c'est un mouvement raciste donc, mais dissident au mouvement rasta, qui, selon elle, n'est pas raciste. Garvey et Howell prêcherait l'amour et non la haine, rendent fiers les noirs, réhabilite leur image, sans esprit de vengeance envers les oppresseurs blancs.
Le racisme est présent en Jamaïque et notamment dans le mouvement rasta, mais il ne viendrait donc pas des idées ni de Garvey ni de Howell.

La ganja

Plus loin toujours dans ce livre d'Hélène Lee, le premier rasta, on apprend que la culture indienne est la plus obscure des influences rasta, car l'afro-centrisme de certains l'ont occulté. Il y a à l'époque une grosse communauté indienne en Jamaïque. Howell emprunte aux indiens sa conception d'un dieu roi, l'herbe sacrée, la marijuana, la méditation, certains plats, peut-être même le Jaï dont les indous saluent leur maîtres divins et qui pourrait avoir donné le Jah des rastas (même si par la suite, une explication biblique a été trouvée dans une abréviation de Jéhova).
A sa sortie de prison, Howell achète un grand terrain de 150ha nommé le Pinnacle, qui sera le lieu de vie de la 1ère communauté rasta. Beaucoup d'adeptes du mouvement de Howell le rejoignent dans cette communauté. Les débuts sont difficiles, mais ils s'en sortent tant bien que mal dans les collines Jamaïcaines.
Mais une bonne source de revenu va leur permettre de vivre convenablement durant quelques années, la ganja. « Le coup de génie des rastas, c'est d'avoir fait de la marijuana un sacrement. » L'idée, c'est clair, est empruntée aux indiens : ce sont les travailleurs sous contrat venus d'Inde au XIXème siècle qui ont généralisé l'usage du cannabis. Mais Howell n'a pas attendu le Pinnacle pour fumer, son détour à Harlem dans les années 20, il existait plus de 500 points de vente de marijuana ; on les appelle les tea-pads dans l'argot local, le dealer est un tea-man... (ref à Mezz). La mrijuana est ancré dans la culture rasta.
Après avoir fumé, les rastas lisent la bible, y assistent à la création du monde. Ils regardent la réalité d'en haut, ils sont high. Mais comme précisé auparavant, la ganja, outre ses effets, est aussi une très bonne source de revenu. En l'espace de 10 ans, la communauté du Pinnacle va se transformer, et devenir l'Eldorado des planteurs.

La musique

La musique est essentielle dans la propagation du message rasta. Quelle serait la popularité du mouvement rasta sans le reggae ? Au début du mouvement, la musique rasta est faite principalement de Kumina et de Burru, des rythmes africains. Un homme est au centre de la mutation essentielle qui va s'opérer dans la musique rasta, en mélangeant ces rythmes africains apportés par les esclaves, avec du jazz et du rock pop : cet homme c'est Count Ossie et sa formation, les frères de la Mystic Revelation of Rastafari. C'est dans les collines de Wareika que tout a commencé à la fin des années 40.
La musique est bien présente dans la culture Jamaïcaine, notamment dans la légendaire Alpha School qui recueille des enfants des rues à Kingston. Beaucoup des futures stars de la musique Jamaïcaine sortent de cette école, et se retrouvent dans les sessions de Count Ossie à la fin des années 50 : Don Drummond, Cedric Brooks, Rico Rodriguez, Johnny Dizzy Moore, Jo-Jo O'Brien et d'autres.

Mais c'est en 1961 que va se populariser la musique rasta en Jamaïque avec l'enregistrement de Count Ossie et ses jazzmens. Il fallait trouver un nom à cette nouvelle musique, ce sera le ska. Le mot imite la plus rapide des rythmiques burru : t-ska t-ska t-ska... qui, un peu ralentie, donnera au reggae son accompagnement. Count Ossie sort bientôt son 1er tube avec les Folkes Brothers, O Carolina. Les musiciens rastas sont entrés dans l'histoire, et ils vont donner une voix au mouvement.
En 1964, ce sera le triomphe des Skattalites.

Reggae super star

Puis la révolution Bob Marley que Chris Blackwell, le fondateur du label Island, va rendre célèbre au début des années 70, en pleine période hippie. Le baba cool va devenir le rasta cool.
Pourquoi Chris Blackwell a-t-il jeté son dévolu sur Bob Marley ?
« Parce qu'il était le meilleur, dit Blackwell. Personne n'écrivait comme lui en Jamaïque. Si je ne l'avais pas fait connaître, d'autres l'auraient fait.  » Mais il a compris le parti qu'il pouvait tirer de son image rebelle, un look à faire fantasmer n'importe quel service de promotion. Jimmy Cliff, qui avait percé avant Bob et était lui aussi sous contrat avec Blackwell, a failli être l'ambassadeur rasta qu'est devenu Marley : il laissait pousser ses cheveux, et tout était calculé pour qu'il bénéficie des retombées de The Harder They Come de Perry Henzel. Mais au moment où sort enfin le film, Jimmy a coupé ses cheveux et est devenu musulman !

« Il a laissé passer sa chance, dit Henzell. L'ouverture que le film offrait aux rasta, c'est Bob qui en a profité. » Bongo Sheffan, un elder rasta, avance un autre explication du choix de Marley comme première star du tiers monde : c'est parce qu'il est métis.
Voici encore une ambiguïté : le héros moderne de l'identité noire est le fils d'un planteur blanc : Qu'importe que son père ait été déshérité par la riche famille Marley pour avoir reconnu l'enfant de la paysanne : si c'est de race qu'on parle, Bob Marley est noir et blanc. On lui a fait assez sentir lorsque, enfant, il est arrivé à Trench Town, où les métis sont des parias. Toute sa vie - dans la cour d'école, dans sa bande au ghetto, dans les studios -, il devra faire la preuve qu'il est du côté noire de son sang. Et dans les moments d'amertume, il dira : « Je ne suis pas du côté des noires, je ne suis pas du côté des blancs. Je suis du côté de Dieu. »


Tony